Jean DARTENCET

 

 

 

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LES ANNEES AU COLLEGE

1933 - 1940

 

 

 

 

 

 

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 M O R E    M A J O R U M (*)

 

 

 

 

 

 

 

Considre non ce qui te soutient, mais ce qui repose sur toi .

 

Cest par la charge quil porte que lhomme se tient debout 

 

Jeanne et les juges Thierry MAULNIER

 

 

 

 

  La dcadence, cest quand on nose plus appeler la btise par son nom 

 

Henry de MONTHERLANT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(*) More Majorum : devise du 2ime Bataillon Etranger de Parachutistes

Hommage au combat de Cameron ;  ils furent ici moins de soixante, opposs toute une arme. Sa masse les crasa. La vie plutt que le courage abandonna ces soldats franais, le 30 avril 1863 .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis n PROISSANS, 6 Km de SARLAT, au cur du PERIGORD NOIR, le 8 JUIN 1923, 2 heures de laprs-midi au chteau de LAVELLE. Chteau ? il sagissait plutt dune gentilhommire que sur la foi dune inscriptions sur la chemine du salon, lՎtage noble, on avait cru longtemps dater de 1007, mais quun grattage malencontreux avait brutalement rajeuni de 600 ans, en faisant apparatre une queue au somment du premier des deux zros.

Le village tait distant denviron 1 Km, et je me souviens du bois de chnes verts que nous traversions avec Maman pur aller lՎpicerie voire Monsieur le Cur POUJOL, ou prendre le train pour SARLAT..

 

Ladaptation au collge, en ce printemps 1933, fut rude. Lever 6 H 30 (6 H 45 le dimanche), tude, Messe, petit djeuner, rcration ; 8 H 30 10 H 30 classe ; rcration, puis de 11 H 00 midi, classe ou tude. 12 H 00 ; repas suivi dune rcration, 13 H 45 : tude, 14 H30 16 H 30 : classe, puis rcration ; 17 H 00, tude consacre aux devoirs ; 18 H 30, le pre, surveillant principal partait dner. Arrivait alors le second surveillant, un  civil / Nous avions alors une demi-heure  dՎtude libre , c'est--dire que si nous avions fini nos devoirs, nous pouvions lire les livres emprunts la bibliothque.

A 19 H 00, cՎtait le dner, suivi de la prire du soir la chapelle, puis aprs une dernire tude pour les leons, (les devoirs avaient t  ramasss  avant le repas), le coucher.

 

Au 3ime trimestre, quand il faisait beau, la prire du soir tait dite sous la charmille, devant la statut de la vierge. Nous avions galement une petite rcration supplmentaire aprs le dner.

Les repas se prenaient par tables de huit, places fixes, chacun ayant son tiroir pour sa serviette, ses mdicaments, etc On nous apportait le plat sur la table et chacun tour de rle, se servait le premier en tournant dans le sens des aiguilles dune montre. Lorsquil y avait des parts dcouper, cՎtait celui dont cՎtait le tour de se servir en dernier qui sen chargeait. (Il avait intrt avoir le compas dans lil !!!).

 

Les jours de semaine, un lve install sur une estrade faisait la lecture, alors que le dimanche, aprs le Benedicite, nous avions  Deo Gratias , c'est--dire lautorisation de parler.

Je prfrais de beaucoup les jours de lecture (que les  minimes  partageaient avec les  petits ) ; je me souviens encore dun roman intitul  La Dame blanche des Marais . Je nai jamais connu le dbut de lhistoire de cette dame, qui me troublait beaucoup, et je le regrette encore

Je me suis rgal des aventures de  LՔle au trsor , de  Sans famille , ou de lexplorateur Ren CAILLE.

 

A une certaine poque, je fus mme  lecteur . CՎtait une fonction trs intressante : il fallait lire lentement, dune voix forte et monocorde ; ensuite, pendant que les autres taient en rcration, on avait droit pour le repas un service particulier, donc plus copieux et on pouvait lire quelques pages supplmentaires du roman.

 

Les dortoirs sont les toits. Des lits de fer, que nous ne faisions pas nous-mmes, avec au pied un cadre sur lequel taient imprims nos nom et prnom et notre numro de lingerie (112) ; une table de chevet en bois peint, vaguement vert amande, contenant affaires de toilette, petit linge et ncessaire chaussures. Dessus, une cuvette et un broc deau maills ; au plafond, deux ou trois petites loupiotes bleues et aux extrmits opposes, la cabine (chambre me parat inadquat) de chacun des deux surveillants de la Division, le Pre et son adjoint, avec deux lucarnes donnant sur le dortoir. Aprs lextinction des lumires, ils se promenaient dans les alles jusquՈ ce que nous soyions endormis.

 

Au dbut, le lit tait mon refuge ; je pouvais y pleurer tout mon saoul. Lhiver, je me pelotonnais sous mes couvertures, en gardant mes chaussettes par-dessus mon pantalon de pyjama et je mimaginais dans forteresse inexpugnable.

Le premier matin, javais d apprendre cirer mes chaussures. Le Pre HUMENRY qui, comme la plupart des Pres, avait fait la Grande Guerre, avait examin dun il critique un rsultat dont je me trouvais assez fier et mavait dit :  Quand tu seras soldat, tu sauras quil faut aussi cirer les semelles .

 

Le jeudi et le dimanche aprs-midi, nous partions en promenade, en rang par trois, coiffs de la casquette bleu marine galon dor et visire noire, seul vestige de luniforme supprim lanne prcdente.

Chaque mercredi, il y avait composition. LՎtude du dimanche, aprs la messe, tait consacre la lettre aux parents (obligatoire et remise au surveillant dans son enveloppe non cachete), et la lecture de note de la semaine par le Pre Prfet. Le bulletin de notes tait dailleurs insr dans la lettre aux parents. Devoirs et leons taient nots sur 10 ; Instruction religieuse, conduite et application par des lettres : a, ae, e, ei, i ,io.

Un seul  ei  dans le mois privait de toute rcompense. Un  i  valait une colle pendant la promenade du jeudi ou du dimanche, un  io  supprimait un jour de vacances.

 

Chaque mois, tout le collge se runissait au thtre pour la  proclamation . En commenant par les plus hautes classes, Math. Elm. Et Philo., pour finir par les Huitimes, on donnait lecture des EMINENTER dcerns ceux qui navaient eu que des  a  au cours du mois ; des OPTIME pour les  a  et  ae  ; enfin des BENE pour  a ,  ae  ou  e .

Venaient ensuite les classements, EXCELLENCE pour les meilleures places de composition, DILIGENCE pour les meilleures notes de devoirs et de leons.

Chaque nomination tait concrtise par un diplme que lon allait, avec plus ou moins de dsinvolture, chercher sur lestrade.

Surtout, un EMINENTER donnait 4 points, un OPTIME 2, un BENE 1, et avec 4 points, on pouvait, pour les petites vacances de milieu de trimestre (qui gnralement ne duraient que 2 ou 3 jours), partir la veille aprs la classe du soir, au lieu dattendre le lendemain matin.

 

Alors que jՎtais en 5 ime ou en 6 ime, Papa et Maman se rendant Proissans un jour de semaine pour leurs affaires, taient passs me voir au parloir la rcration de 11 H 00. Ils demandrent au Pre de PUYBAUDET sils pouvaient memmener pou le djeuner ? Refus de celui-ci ; je fis alors valoir le nombre de mes points :  Combien en as-tu ? - 17 - Es-tu prt les donner tous pour aller djeuner avec tes parents ? Oui ! Et bien, cest entendu, mais tu as bien rflchi que tu nen auras plus pour la prochaine sortie Oui, oui, merci mon Pre ! 

Je crois, que de ce jour, je nai plus jamais russi dcrocher un EMINENTER.

 

Les cloisons entre Divisions, Grands, Moyens, Petits, Minimes, taient pratiquement tanches. Les couloirs taient hants par le redoutable  Milon  labb MILON dAINVAL, un grand bless de guerre que sa voix tonnante, son bras en charpe, ses cheveux gris taills en brosse et une grosse loupe rougeoyante et poilue sur la joie rendaient encore plus terrifique. Aussi sempressait-on de prendre la tangente quand on entendait le bruit de sa canne au bout dun couloir o lon navait rien faire. Mais il avait, pour vous dcouvrir, un flair quasi dmoniaque et il y avait longtemps que les coins et recoins du collge navaient plus de secret pour lui. CՎtait alors la colle ou, au minimum, la  pendule  ; Il y avait dans le couloir du 1er tage, en face de lescalier et gauche de la porte du Pre Prfet, une pendule comtoise. Les lves envoys la pendule se tenaient l, dans ce lieu de passage oblig, offerts aux regards narquois de leurs condisciples comme autrefois, les condamns au pilori, et surtout, aux premires loges pour recevoir les  flicitations  du Pre Prfet lorsquil sortait de son bureau, ou de Milon au cours de ses rondes.

Milon avait cependant, comme tout homme, son talon dAchille : il tait apparent une personnalit importante des  potasses dAlsace  et tait toujours heureux de nous fournir en buvards publicitaires de cette socit. Surtout, il travaillait, disait-on, la mise au point dune invention rvolutionnaire, le vlo pdalier horizontal. Je nai jamais vu ce mirifique vlo, cach avec bien dautres trsors au plus secret de la chambre de  Milon , pas plus, ma connaissance, quaucun de mes camarades. Je nai donc jamais su si les fameuses pdales taient mobiles davant en arrire ou de haute en bas A la rflexion, je me demande mme aujourdhui si ce fabuleux vlo ne relevait pas seulement de la lgende

 

Ce qui tait bien rel, en revanche, cՎtaient le petit canon et les ptards divers que Milon faisait partir dans la cour des  Moyens  pour rveiller le collge le jour de la St-Joseph ou de la fte de Jeanne dArc, cette dernire solennit marque galement par le sermon du plus inconditionnel des zlateurs de lhrone, le Pre RAYLET, dit  Tutu . Ses sermons se terminaient invariablement par  O JeanneAmen.

Quant nous, cest pleins poumons que nous entonnions :

 

Etendard de la Dlivrance

A la victoire il mena nos aeux

A leurs enfants, il prche lesprance

Fils de ces Preux, fils de ces Preux

Chantons comme eux, chantons comme eux

Vive Jeanne ! Vive la France !

 

Notre autre grand triomphe vocal (sous la baguette du Pre HUMENRY), mais lui sauv de loubli par la fte des anciens, maintenue jusquՈ ce jour contre vents et mares, cՎtait lhymne du collge :

 

A lombre des vieux murs o flotte ta bannire

Que tu  bnis, que tu dfends,

Joseph, fais nous grandir sous ton regard de pre,

Fais nous grandir purs et vaillants !

 

 

A la tte du collge, rgnait le Pre Recteur, le Pre MARTY, lointain et quasi inaccessible. Venaient ensuite, le Pre Prfet, le Pre de PUYBAUDET, le  Grand Charles , le Directeur en titre (les ordres religieux nayant officiellement pas le droit de diriger des tablissements scolaires), tait le Pre PRAT (en fait, un prtre sculier).

Je ne lai jamais vu autrement que, sinon en effigie, du moins en signature, sur les EMINENTER et autres IMMUNITA (TE)S.

LՎconome (et jamais titre ne fut si mrit, les fournisseurs du collge en faisaient lamre exprience !), cՎtait le Pre DELTHEIL.

Les tches matrielles taient le lot du Frre USABIAGA.

 

Peu de choses dire des Surs lingres ; notre linge et nos draps taient changs une fois par semaine et chacun de nous disposait la lingerie dun grand casier o tait entrepos notre linge personnel, marqu notre numro (le 112 pour moi) que nous pouvions aller demander en cas de besoin.

 

Linfirmerie tait le domaine de la Sur Amlie.

Il y avait les chambres des malades couchs, les fivreux. Deux fois par jour, Sur Amlie distribuait les thermomtres. Certains petits malins frottaient le leur contre la couverture pour faire grimper le mercure On racontait que soumis trop vigoureusement ce traitement, un thermomtre avait un jour explos !!!

 

CՎtait souvent Milon qui ramassait les thermomtres et vrifiait les tempratures ; nous lui prsentions notre instrument par le gros bout ; un jour, un petit nouveau de 8 prsente le sien par le petit bout et se fait vertement reprendre par Milon qui lui explique sans amnit que la politesse veut quon le prsente par le gros bout. Le malheureux retourne donc son thermomtre, et Milon touffe un juron linnocent se lՎtait mis lenvers !

 

Il y avait aussi la salle des convalescents o taient admis ceux qui, en hiver, taient dispenss de promenade ou les divers clops. CՎtait ce quՈ St-CYR on appelle le Paradis : boissons chaudes et des journes de farniente passes jouer aux cartes, aux dames ou aux checs (cest l que jai appris ce jeu).

 

Laumnier tait le Pre CARRIER (cucu), mais nous pouvions demander un billet de confession pour nimporte quel Pre, ce qui tait un bon prtexte pour aller se drouiller les jambes dans les couloirs pendant lՎtude du soir. Nous avions bien sr, la Messe chaque matin, et les volontaires pouvaient aller servir la messe des diffrents Pres pendant lՎtude du matin, aprs quoi ils taient videmment dispenss dassister la messe commune pendant laquelle ils pouvaient se prlasser en tude sans surveillant

 

Ces surveillants, nous en avions deux par division, un Pre et, en principe, un jeune lac. Jai dj parl du Pre HUMENRY ( Barbique ), matre de chapelle et 1er surveillant de la 4 division, les Minimes, qui profitait des promenades pour mapprendre lalphabet grec et les dclinaisons latines.

 

Entr en 5ime, je passai en 3 division, chez les Petits, sous la houlette du Pre dARMAGNAC (Zonzon). Avec lentre en 3ime, ce fut la division de Moyens et le Pre de BOISSESON, jamais en retard pour retrousser sa soutane et taper dans un ballon ou jouer la  palette  contre le mur de la cour centrale.

Enfin, avec la 1ire, la Rhtorique, jaccdai la division des Grands. Jy ai eu comme surveillants, le Pre DUVOISIN qui devint ensuite Prfet des Etudes, et fut remplac par le Pre PIERRE. Celui-ci, mobilis n 1939 comme sergent revint nous voir en permission et nous raconta quil avait abattu un avion allemand au fusil-mitrailleur.

Un jour, nous entendant nous traiter de C.., il nous dit :   Nemployez pas ce mot dont vous napprendrez la signification quau rgiment

 

Ces surveillants ne nous quittaient pratiquement jamais, en dehors des heures de classe. Ils surveillaient les tudes, donnant au besoin un conseil pour un devoir. Ils taient encore l en rcration, participant aux jeux collectifs et veillant ce que tout le monde joue ; ils nous accompagnaient en promenade o nous gagnions, en rang par trois, ARGENTOULEAU, le stade, pour un match de foot, ou les bois voisins de MEYSSET ou MADRAZES, ou encore, la Croix dALON ; sur place, ils organisaient les  grands jeux , prises de foulard ou autres

 

Les jours de fte o nous restions au collge (car nous ne rentrions chez nous quune seule fois au milieu du trimestre scolaire), par exemple pour lAscension, nous avions Grande sortie : nous partions pied pour la journe, emmenant sur un petit chariot tran par deux dentre nous le pique-nique de toute la division. Une ou deux fois mme, nous avions pris le T.D. (le petit train dpartemental) pour aller visiter BEYNAC ou CASTELNAUD-FAYRAC, le chteau du grand-pre de notre camarade Christian de la TOMBELLE 

 

Tel fut mon cadre de vie, sans changement notable, davril 1933 juin 1940. Plus de 7 annes passes dans  les vieux murs  dune existence dont lordonnance me paraissait immuable et qui en tous cas navait pas d beaucoup changer depuis la fondation du collge (en 1851 ?) si ce nest par quelques innovations  modernes  voire quasi rvolutionnaires Sarlat pour lՎpoque, telles lՎlectricit, les douches, la piscine (il y a 60 ans !!!) et le chauffage central (mais Halte-l !, pas damollissement, uniquement dans les classes et les tudes et srement pas dans les dortoirs !).

 

Je citerai ceux de mes matres dont je me rappelle encore les noms :

-       le pre VIDAL, en 6ime, dont jՎtais un peu le  chouchou ,

-       le terrible M. HUET en 5ime, qui, non content de nous terroriser en classe, (il avait un jour rveill MALINVAUD un peu somnolent en lui lanant la tte un de ces normes dictionnaires que nous utilisions lՎpoque pour le grec ou le latin ; Le projectile propuls en tir courbe suivant les meilleurs principes balistiques pour passer par-dessus la tte des bons lves du premier rang, avait heurt dans sa trajectoire labat-jour de la lampe lectrique.. Il faut croire que le mnage navait pas t fait fond depuis longtemps, car un nuage de poussire sՎtait abattu sur  le gros BARBAIL  et sur MAURET, studieusement penchs sur leur copie).

 

Monsieur HUET, donc, qui habitait SARLAT et avait une trs jolie jeune femme, la dlaissait cependant, car non content comme je lai dit, de nous avoir pendant les heures de classe, il revenait nous chercher en tude pour nous faire rciter les verbes irrguliers grecs par  assis et debout , mthode qui lui tait particulire et dune redoutable efficacit.

 

Lorsquen 1935, javais t opr de lappendicite, javais manqu une quinzaine de jours. Aussi me prit-il sans quon le lui ait demand, pour des leons particulires gratuites et me faire rattraper le temps perdu, alors  que le traitement des professeurs de lenseignement libre , lՎpoque, ne devait rien avoir de mirifique !

 

En 4me, nous emes le Pre BRENA. En maths, nous avions M. BLANCHARD qui me traita un jour de  petit souillon , peut-tre avec quelque raison, ma copie tant un peu macule. M. ARCIS, rond et bonhomme, tait galement charg de cours, je ne me souviens plus dans quelle discipline. Il tait devenu avec le temps un des piliers du collge et a eu sous sa coupe les trois de mes enfants qui sont passs par Sarlat, Alain, Elisabeth et Arnaud. En Histoire et Gographie, nous avions mon oncle, le Pre du BERNARD, dit  Topo . Il avait t en 14/18, lun des plus jeunes capitaines de lArme Franaise, 20 ans. Il prparait pour moi des fiches de synthse sur la grammaire grecque. Surtout, il avait sur la philosophie de lHistoire, des vues tout fait remarquables dont jai eu, tout au long de ma vie, maintes fois loccasion de vrifier la pertinence

 

A la rentre doctobre 36,  mes parents mannoncrent avec les mnagements dusage que jallais retrouver M. HUET comme professeur principal de 3me je fus atterr ! Pourtant, quand jy repense, il fut, avec M. CHARLIER de CHILY qui me ft dcouvrir la beaut des mathmatiques en Corniche (classe prparatoire St-Cyr), le meilleur pdagogue que jaie connu. Assez curieusement dailleurs, ils avaient tous deux, tant dans leur aspect physique que dans leur allure, un peu le mme  look  comme on dirait aujourdhui.

 

En seconde, (on disait alors les Humanits), ce fut le Pre RAYLET ( Tutu ). De mme que M. ARCIS  fait la liaison avec mes enfants, le Pre RAYLET la faisait avec nos parents et en particulier avec mon oncle Maurice. Humaniste, sil en ft, monarchiste dans lՉme et amoureux de Jeanne dArc, il ne cachait pas ses opinions. CՎtait la priode en France comme en Espagne, o la guerre civile  commenait, du  Front Populaire ,  Frente Popular, frente crapular  nous disait-il.

Dans ces annes que nous devinions cruciales pour lavenir de notre pays (et la suite la bien montr), nous discutions passionnment politique en rcration..

 

Mais revenons nos moutons

En seconde donc, nous avions un nouveau professeur de Maths, M. CORON. Il tait, parait-il, Ingnieur des Mines, mais il navait pas support de descendre au fond Peut-tre aussi, manquait-il dautorit, car, si cest l e seul professeur que jaie vu vraiment chahut Sarlat, on peut dire quil a largement pay pour les autres.

Le malheureux tait timide et rougissant, presquimberbe.

Ds le premier jour et peine la porte de la classe referme, un chahut indescriptible commenait, relanc chaque fois quil essayait de placer un mot ; nous nous dfoulions. Aussi ne fit-il pas long feu au Collge. Quest-il devenu ?... Cet ge est sans piti

 

La 1re (la Rhtorique ou  Rhto ), avec le Pre LASCOMBES, cՎtait lanne de lANSCHLUSS, lannexion triomphale de la petite Autriche rsiduelle issue du Trait de Versailles, par lAllemagne hitlrienne (ein Reich, ein Volk, ein Frher un seul empire, un seul peuple, un seul chef) en mars 38, et surtout, de Munich ou DALADIER ET CHAMBERLAIN, premier Ministre de Sa Majest, entrinrent lannexion des Sudtes, (rgion frontalire population germanique attribue la Tchcoslovaquie cre par le mme trait de Versailles partir du dmembrement de lEmpire Austro-Hongrois), en change de la promesse dHitler de  ne pas recommencer . Pourtant, nous avions, avec la Tchcoslovaquie un pacte dassistance militaire et la perte des Sudtes privait ce pays de la ligne de fortifications que nous lavions aide y construire Lche soulagement en France. Les rservistes mobiliss rentrrent chez eux. Nous avions gagn un an de rpit. Pour tre juste, aprs 2 ans de Front Populaire, nous nՎtions absolument pas en mesure de faire campagne en septembre 38, et malgr les efforts du gouvernement DALADIER en 39 (rarmement, allongement de la dure du service militaire), nous nՎtions pas en tat de prendre loffensive en septembre 1939 pour soulager lArme Polonaise

 

Cest dire si nos jeunes cerveaux taient en bullition pendant que le Pre BUCHOUX nous faisait ses cours de Maths.  Avait-il un surnom ? Je ne men souviens pas. De toutes faons, il navait pas une tte .

La physique et la chimie taient le domaine du Pre LE CALVEZ,  Moteur . Il avait t missionnaire aux Indes et rapatri en France, labus du tabac (la pipe) ayant fragilis sa sant Il prtendait au contraire, que le tabac lui tait ordonn par la  Facult  dans un but curatif, si bien quau temps des restrictions (un paquet de  gris  par  dcade ), il avait droit une ration supplmentaire

 

Il avait donc t missionnaire TRICHINOPOLY (prononcer Tritchinopaoooly). Toute lastuce (et la difficult) consistait le mettre sur ce sujet. Quand il tait lanc, il tait intarissable, et lheure de cours sՎcoulait paisiblement, en franchise de formules rbarbatives et de questions gnantes

 

En juin 39, ce fut le BAC 1re partie, Latin, Grec, Math, Franais, lՎcrit, et de nouveau loral, avec en plus, la Physique-Chimie et lHistoire-Go.

 

Il y avait deux sessions, si bien que ceux qui avaient chou en juin ou obtenu seulement lՎcrit, pouvaient repasser en octobre.

LՎcrit se passait PERIGUEUX en deux jours. Nous y allmes par le train, dment encadrs par les Pres, moi, en culottes courtes

Je fus admissible au premier coup, mais manquai la mention pour note insuffisante en Franais (9,5/20, je crois) alors que javais obtenu 16 en  Grec

Loral se passait BORDEAUX o jallai avec mes parents, aprs quils eussent achet pour moi, chez TERRAL GRAMAT, un complet beige avec pantalon de golf.

Je fus reu, et pour fter lՎvnement, Papa nous emmena au caf-concert o se produisait une chanteuse raliste. Je ressentis une impression de grande piti pour cette fille, dont jimaginais quelle tait contrainte pour vivre cette quasi prostitution dans une salle enfume, au milieu du brouhaha des conversations

 

Puis ce fut la dclaration de guerre, le 3 septembre 1939.

Javais 16 ans, jՎtais tout excit cette perspective et peut-tre mme un peu scandalis de voir pleurer la vieille Mme GAUZIN, dont le fils tait mobilis comme sous-officier de rserve. Papa, Capitaine de Rserve, partait aussi, comme notre domestique chauffeur, CAYROUSE, et la plupart des hommes ; dans notre rgion agricole, il ny avait pratiquement pas d affects spciaux .

 

De retour au Collge o jentrais en classe de Math.Elem, nous dmes nous serrer. La moiti du collge, laile Nord, tait rquisitionne pour servir dhpital militaire complmentaire. La plupart des professeurs et des surveillants taient mobiliss, le Pre DUVOISIN, le Pre de PUCH, le Pre du BERNARD, le Pre PIERRE il ne restait plus que les Pres les plus gs ou clops.

 

Nous tions neuf en Math-Elm., dont BARBAIL, BEAUCHAMP, LA PINSONNIE, GRNENWALD, LETIENNE, dans une petite classe au dessus du thtre.

 

La mobilisation ayant pris tout le monde de court, nous restmes sans professeur  pendant tout le premier trimestre. Nous tions senss travailler seuls, mais nous potassions aussi beaucoup le bridge avec un intermde  rose  la fentre quand avec leur carriole et leur cheval, arrivaient dans la cour  des Moyens  les deux jeunes et jolies boulangres qui faisaient la livraison quotidienne de pain.

 

A la rentre de janvier, nous  touchmes  enfin nos professeurs, le Pre PINTE pour les Maths, Physique-chimie, Cosmo et pour le cours de Logique, commun avec les lves de Philo, le Pre de FINANCE.

Celui-ci tait borgne de lil droit, aussi, lorsque nous rejoignions nos camarades de Philo pour notre cours commun, nous nous mettions tous du ct gauche de la classe, ce qui nous permettait de profiter de  langle mort  pour jouer en toute impunit au  morpion  ou au combat naval, sous une forme trs labore, impliquant dplacements de btiments, avec des vitesses et des capacits de tir diffrentes pour chaque type de navire.

 

Malgr tous ces bouleversements, il fallait passer la 2me partie du BAC, celle de Math-Elem. Ce fut les 16 et 17 juin et, en raison des difficults de communication, exceptionnellement Sarlat, au Collge LA BOETIE. 2 preuves le 16, Math et Philo, une le 17 au matin, Physique-Chimie.

 

Rentrant de cette dernire preuve, le 17 midi, nous entendmes la radio, pendant notre repas, le discours du Marchal PETAIN annonant quil avait d se rsoudre demander un armistice. Il venait dՐtre nomm chef du gouvernement en remplacement de Paul REYNAUD, dmissionnaire.

 

Peu avant de dmissionner, lancien gouvernement, investi par la Chambre du Front <Populaire, avait assist en bloc une Messe solennelle Notre Dame, Le Prsident du Conseil ayant dclar peu prs ceci :  Si lon me disait que seul un miracle peut sauver la France, je dirais que je crois aux miracles .

 

Pour nous, cՎtait toute une ide de la France qui seffondrait. Nous tions habitus en classe voir sur les cartes ce quon appelait lEmpire Franais, recouvrant la moiti de lAfrique, la pninsule indochinoise, les 5 comptoirs de lInde, PONDICHERY, CHANDERNAGOR, YANAON, KARIKAL, MAHE, la Guyane, les possessions dOcanie, dimmenses tches violettes, presquaussi grandes que les tches roses de lempire britannique.

Nous tions fiers de nos victoires, celles de Louis XIV, de Napolon. Nous grincions un peu des dents au souvenir de Waterloo et de Sedan, et un peu de rancune nous restait contre les Anglais, malgr lEntente Cordiale, en nous rappelant la perte de lInde et du Canada, ou le coupe de FACHODA.

 

Nous avions le sentiment, ancr en nous par nos parents et nos instituteurs, comme aussi par nos lectures, dappartenir lune des premires puissances mondiales et, coup sr, la plus rayonnante.

 

Je voulais, depuis toujours, prparer Saint-Cyr pour tre Officier.

 

TOUT sՎcroulait, brutalement.

 

Aussi est-ce le cur charg dune immense tristesse que je repris le chemin de la maison, le 18 au matin, quittant le collge pour ny plus revenir autrement que comme ancien lve, ou pour y amener mon tour mes enfants, les garons, bien sr, Alain et Arnaud, mais aussi Elisabeth, sa demande, pour y faire sa premire et sa terminale..

 

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De retour LEYME, la vie continua. Larmistice avait t sign, papa dmobilis.

Un jour, en fin daprs-midi, je rentrais du tennis, il vient ma rencontre dans lalle et mannona que jՎtait reu mon Bac de Math-Elem, sans oral passer, en raison des vnements.

 

Mes annes de Collge taient donc termines. Je venais davoir 17 ans et javais en poche cette  peau dՉne  qui allait me permettre de minscrire en facult, ou surtout, si cՎtait encore possible malgr la dfaite, de prparer Saint-Cyr pour une future revanche.

 

Ces presque 8 ans passs chez les Jsuites avaient t durs, trs durs, et constituaient une preuve, certes ncessaire, mais que je nai jamais envisage de gat de cur, lorsquil sest agi de lavenir de mes enfants.

 

Et pourtant, aujourdhui encore, aprs plus de 50 ans, chez moi, chez mes anciens condisciples, mme issus dautres collges, mais de Sarlat surtout, je constate que nous sommes, de faon indlbile, marqus de lempreinte des  Fils de Jzes .

 

 

 

                                                                         Jean DARTENCET

                                                                         Le 16 Juin 1992.